les vagues de Beyrouth

texte écrit dans le cadre du Master de création littéraire de l'ESADHaR,
pour le séminaire de Sonia Anton et l'artiste Lara Mroué


Laura est sur le pont du bateau. Prendre l’air et fixer le bleu pour contrer le rouge qui perle sur les joues. Les vagues bercent sans faire descendre la fièvre, alors Laura s’engouffre dans une rêverie épaisse. Son corps se relâche. Le corps de Laura tombe dans un délire. Il est plein d’imagination. Tout à coup, elle aimerait manger un man’oushe, sentir le goût du za’atar dans sa bouche. Beyrouth est lointaine. Le souvenir de Beyrouth s’agglutine sous sa langue. Au Liban, le — شــــــــــــــــــمـس shams, le soleil — donne la couleur clémentine à toutes choses comme aux murs troués.

Tripoli, au nord du pays, re-apparaît comme un lieu qui n’a pas de topographie. La foire inachevée par la guerre d’Oscar Niemeyer pourrait appartenir à une autre planète. C’est une ébauche d’espace. Et c’est cette incomplétude qui le détermine. Il faut la voir, cette grande soucoupe volante posée sur la place au milieu des palmiers. Sous le dôme en béton, une voix peut devenir des milliers. On ne peut pas dire de quel endroit elle parle. On ne peut pas savoir qui parle. Une voix ou cents cris, c’est pareil. Je ne peux rien retenir. Tout s’échappe. Le Liban tout entier éclate. La neige en haut des montagnes ne disparaît pas l’été. Beyrouth est pleine de chaises en plastiques et d’attente. Elle n’en peut plus d’attendre. Il y a des chats à l’ombre dans les rues. Baalbek est une ruine immense. Un homme et une femme s’embrassent Will You Marry Me ?

L’accord d’une frontière sud avec la Palestine occupée n’existe pas. La mer est le seul ailleurs. Promenade tout le long de la côte depuis la plage Ramlet El-Baïda. Les buildings ont les pieds dans l’eau. Ils scintillent cristal. La compagnie Solidere, chargée de la reconstruction du centre ville après la fin de la guerre du Liban en 1990, voulait bâtir « une ville antique pour le futur ». Il fallait à tout prix éloigner l’image des ruines, des cadavres gonflés par la mort. Remplacer la pierre par le miroir. Quand le soleil tape sur la surface, c’est l’éblouissement total. Mais les corps ont une mémoire de poussière, la mémoire lointaine. Il y a des présences anonymes. Des figures qui traversent la ville. Il y a des yeux ouverts qui ne voient plus. Des boums à travers le monde. Ça résonne. Tu n’entends pas ? Tu n’entends pas ?

Laura garde un livre dans ses affaires : un livre illisible, non seulement parce que les mots y sont inscrits dans une langue qu’elle ne sait plus lire mais illisible parce qu’il manque toute une partie du livre. Un trou dans toute l’épaisseur de l’ouvrage. Quand bien même elle pourrait prononcer les lettres arabes, quand bien même elle tournerait les pages du livre de gauche à droite, elle ne pourrait pas en lire l’entièreté. L’histoire est manquante. Il n’y a pas vraiment de début, pas tout à fait de fin à ce trou. Un trou comme la morsure d’un chien. Tout autour le papier est froissé, il y a des vagues, des vagues de papier qui s’étendent, des vagues qui déforment les mots.

Les vagues, ça ne s’arrête jamais de creuser. C’est un livre de littérature contemporaine arabe des années 1970. Un livre avec des voix du présent de l’époque. Des voix bombardées. On devrait le lire à voix haute, avec ses mots coupés à la hache, les mots non-finis et donc infinis, sous le dôme d’Oscar Niemeyer. Les mots pourraient faire vibrer le monde, le faire vibrer différemment.
Ce sont les regards tristes que Laura cherche sur la route. Elle n’est pas certaine que le contour des choses soit synonyme de réel. On ne peut plus faire l’état des lieux. Seulement l’état du temps. Elle voudrait que les corps ne soient plus des corps, qu’ils redeviennent des gens. Laura ne sait plus dans quel souvenir elle veut vivre. Elle aimerait choisir. Pour le moment, elle n’existe que dans son insomnie. Elle ne sait plus où se trouve la — بيت beit, la maison.

Dans le monde des pierres vibrent et des corps cessent.
Et ça ne s’arrête pas.

On voudrait peut être que Laura saute du bateau. Qu’elle plonge entièrement dans l’eau froide pour être secouée par les vagues. Que la mer vienne apaiser ou raviver les brûlures. Que, de l’eau plein la bouche, elle ne puisse plus dire l’absurdité des bombes.

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