juin 2026

2 juin

je ne veux pas que les croyances se fracassent seulement contre le réel, je veux qu’elles s’y collent.

je veux trouver l’endroit où je peux coudre ce en quoi je crois et ce qui m’entoure.

ou bien, ce n’est pas dans ce sens.

5 juin

dans mon carnet de notes : “ petite, je ne voyais pas les choses. on ne comprend pas ce que l’on vit au moment où on le vit, on ne sait pas quand les choses sont faciles ou difficiles. on fait, c’est tout. plus tard, on sait. on se regarde, à cause du temps qui passe, être joyeux ou malheureux. je ne sais pas comment. j’imagine qu’il y a comme une membrane qui, au fur et à mesure, se décolle de sa propre existence pour nous laisser entrevoir le temps

6 juin

depuis plusieurs années, je ressens une lassitude face aux images. une fatigue de leur superficialité, de leur économie, de leur sens que je trouve parfois écœurant, trop direct, brutal. pourtant je les aime. pourtant je les déteste.

dans ma vie, l’écriture a trouvé sa place à cet endroit-là, juste à ce point de rencontre d’émerveillement et de dégoût de l’image.

avec l’écriture, je peux reposer mes yeux mais continuer à créer des images autrement, sans lumière. aller peut-être au-delà d’elles.

8 juin

départ tôt pour Paris, puis Le Havre ce matin. je vais revoir mes amix, assister aux soutenances de mes camarades, et aussi, passer ma propre soutenance. réveil avec une anxiété lourde. sous la langue la tristesse de quitter notre maison, notre jardin et notre amour qui est comme un cocon qui pourtant peut s’ouvrir. hier, on a passé la soirée à jardiner avec Nico dans la lumière du soir.

je me sens tout : forte, faible.

11 juin

une photographie de l’artiste Sara Imloul, intitulée La vague, représente une jeune femme assise derrière une table. elle cache son visage avec ses mains mais on peut percevoir l’un de ses yeux, qui semble gribouillé par un trait blanc, comme pour la rendre aveugle. ees cheveux sont très longs, ondulés et ils tombent sur la table où git un petit poisson.

dans mon oeil aussi il y a une tache. la tache aveugle, là où le nerf optique s’insère. si je devais décrire mon comportement face à l’écriture je dirais que j’avance dans un espace où je vois mal. très mal. mes yeux ne compensent plus rien. alors, je tourne autour de ce que recouvre cette tache. autour de quoi ? j’espérais écrire ce quoi, le débusquer, trouver un coeur. au moins, m’en approcher. j’espérais le trouver dans la langue. avec mon texte, basses lumières, j’espérais pouvoir écrire ce qu’une fille aurait à dire à son père lointain et autrefois violent. je pensais trouver des réponses sur les façons de conjuguer la colère, la peur, la tendresse. j’espérais esquisser les possibilités d’après-violence.

j’espérais.

j’espère.

j’écris.

j’ouvre un livre, je regarde une image, un film, j’écoute une musique, des sons, des voix. j’espère. encore. trouver un petit morceau de ce point, celui de mon angle mort. je crois que l’on aime se plonger dans les œuvres des autres aussi pour ça : trouver un bout de chemin vers cette vision incomplète qui nous hante, une mémoire ancienne et cachée. c’est peut-être pour ça que les choses, parfois, se ressemblent.

13 juin

beaucoup de larmes dans le train.

salle des soutenances à l’ESADHaR, Le Havre, 12 juin 2026

16 juin

je rencontre Barbara pour la première fois. elle a dix-sept jours et les yeux qui s’ouvrent mais ne se fixent sur rien. je me demande comment lui vient le monde et sous quelle forme. c’est une émotion particulière que de voir ses amix devenir parents. j’aimerais qu’il existe un mot pour ça.

23 juin

je travaille régulièrement derrière un écran, parfois dans les bureaux d’une entreprise, et je plonge tête la première dans des images virtuelles. je cherche la meilleure, la plus pertinente pour tel ou tel sujet. j’ai lu quelque part que le mot “image” est un anagramme de “magie” alors voilà à quoi je passe mon temps : je m’ensorcelle.

24 juin

je n’ai pas osé dire, au bureau, que c’était mon anniversaire. je ne sais pas pourquoi. le soir, j’ai retrouvé mes amix sous la chaleur écrasante. par deux fois on m’a chanté « Joyeux Anniversaire » et c’était peut-être la toute première fois que je n’étais pas gênée d’être le centre de l’attention. fou le temps qu’il faut pour apprendre à recevoir - un regard, un mot, un geste - de l’amour.

25 juin


je suis dans une salle d’attente, je pense à tout sauf à l’IRM que je dois passer et ce n’est qu’une fois allongée sur le dos, avec des bouchons dans les oreilles, puis un casque qui englobe toute ma tête que je comprend réellement que je vais rester comme ça, enfermée sans pouvoir bouger pendant plusieurs minutes. l’angoisse déploie ses tentacules, serre fort mon estomac. comment est-ce possible de savoir à l’avance ce que je vais vivre sans être pourtant capable de l’anticiper ?

j’ai fermé les yeux, et j’ai pensé à tout sauf à l’enfermement. j’ai eu l’impression d’avoir déjà fait ça un nombre de fois incalculable dans ma vie : oublier ce que je suis en train de vivre, penser à autre chose, attendre que ça passe.

les clichés du cerveau sont drôles.

26 juin

je lis Mars de Fritz Zorn - un concours de circonstances qui fait que 2 personnes au moins que je connais et qui n’ont pas nécessairement de liens entre elles le lisent et le fait qu’il me tombe dans les mains dans une librairie du 19eme - et je ne sais pas si c’est pour ça mais en traversant un passage piéton j’ai pensé au fait que je ne m’imaginais pas vieille. je n’ai pas peur de vieillir pourtant. mais c’est comme si l’idée d’organiser ma vie actuelle autour de cette possibilité me semblait absurde. impossible.
je verrais bien quand ça m’arrivera — comme l’IRM cérébrale.

« Il n’en est pas moins vrai, à mes yeux, que quiconque ne fait que réfléchir et, à force d’intelligence, n’agit absolument jamais échouera dans la vie. Quiconque se contente d’étudier chaque chose « à fond » sans se décider jamais à prendre position ne produira en dernier lieu que des réflexions sans valeur, promptes à s’effondrer comme un château de cartes. » — p.53, Mars de Fritz Zorn

« Pour définir ce que je crois entrevoir dans la notion d’ “esprit bourgeois”, risquons la formule suivante : est bourgeois quiconque recherche la quiétude à tout prix, afin que personne d’autre ne puisse être troublé dans sa propre quiétude. »

30 juin


dans le train de retour vers La Souterraine, j’écoute la voix d’Inès dans un long vocal. elle ne se précipite pas. j’aime tout : sa voix, ses silences.

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