2 mai
je viens de passer un examen médical dont le résultat est incertain, je dois passer une IRM, j’ai du liquide dans les cheveux, le ciel est gris et je viens de m’installer derrière le volant de la voiture. je pleure. quelqu’un veut prendre la place de parking. je me vois de l’extérieur. je dois retourner réécrire le texte pour l’envoyer lundi : c’est la dernière ligne droite.
6 mai
j’écoute Not for radio en boucle, j’aimerais savoir chanter sur la chanson Magnet.
la reliure du livre, cette première version, pour le diplôme du master, agit comme une méditation - c’est la manifestation concrète de la métamorphose du texte à l’intérieur de moi. avoir la sensation pendant des mois d’écrire de petits textes sans lien les uns avec les autres et qui, comme par magie, un jour, se rassemblent.
7 mai
la voix de Juliette dans le téléphone m’apaise instantanément - je me souviens d’une période de la vie où je l’appelais à trois heures du matin et je pense que j’abusais — et puis l’entendre me dire : “tu m’appelles quand tu veux même au milieu de la nuit”.
9 mai
soirée passée chez Alizé avec les amix — relier nos livres et écouter la musique de SpringFire en regardant l’orage à travers le velux. se sentir comme à la maison, c’est à dire pouvoir être à l’intérieur de soi.
penser à Agathe qui attend son bébé, comment elle partage sa maison-corps avec un autre être, et penser en regardant les nouveaux amix : quelle chance j’ai encore eu de rencontrer ces gens-là.
en l’écrivant j’ai envie de pleurer (très à fleur de peau ces temps-ci)
11 mai
trois semaines à traverser le manque de sommeil et l’anxiété liée au texte, à sa fin, à sa qualité, à la peur de ne pas avoir écrit assez — assez bien.
autre crainte : la perspective de déménager, partir trop vite, avant même que l’aventure soit totalement terminée. ressentir le manque des amix d’un coup vif comme on enlève un sparadrap sur la peau.
j’ai perdu du poids à cause du stress.
mais j’ai aussi les sourires de mes soleils du Havre, les mains occupées à fabriquer le livre, le corps de Nico contre le mien, Océan et Olga tous les jours (les remèdes)
je ne sais pas pourquoi je mesure la beauté de certains moments avec retard — parfois je sais déjà que je n’arrive pas à prendre cette mesure sur le coup. exactement comme on traverse certains espaces, certaines relations, en étant une grande éponge rugueuse — savoir qu’on emmagasine pour savourer plus tard. mélange de plaisir et de frustration à cette idée.
discussion ce soir avec Thiti sur la dissociation, le rapport à la classe sociale dans la perception des métiers, la distance qu’on met malgré soi, autour d’une tisane pour le confort menstruel et des biscuits de grand-mère — assortiment de biscuits tea time de la marque Delacre — moins bons qu’ils en ont l’air.
12 mai
séance de bookomancie (laisser le livre donner une réponse à une question) avec le livre de Melchior — et réponse qui résonne étrangement avec ma question intérieure : “un cratère qui a la taille d’un ballon rond”
la question portait sur avoir un bébé.
19 mai
long trajet en camion depuis Le Havre, après des heures et des heures de ménage et un état des lieux anxiogène. Océan a passé les six heures de route sur mes genoux, à s’étaler de plus en plus comme une flaque de poils beiges. je sens que la relation qui existe entre lui et moi passe par tout sauf la parole. tout ce que je ne sais pas nommer m’émerveille.
j’ai découvert un nouveau groupe de musique grâce à Nico : Cage for éléphant.
Ferme à Watendlath, Dora Carrington, huile sur toile, 1921
je regarde souvent cette peinture en ce moment. c’est la ferme isolée, la femme et sa fille (?) et notre déménagement, mon besoin d’arbres qui se mélangent sans doute.
22 mai
j’ai ré-écouté tout l’après-midi Pink Matter de Frank Océan, sur son album Channel Orange. je l’écoutais déjà en boucle, il y a longtemps, quand j’étudiais à Bordeaux. What if the sky and the stars are for show And the aliens are watching live From the purple matter ? elle me transporte quelque part et je ne sais pas où.
23 mai
nous vivons ici maintenant, dans une maison - vieille et mal isolée mais avec une âme dedans - et un jardin que j’adore et qui s’ouvre sur un champ où un vieux cheval blanc apparaît quelque fois comme dans un rêve.
j’atterris doucement. je n’ai aucun doute sur le sens profond de ce mouvement, venir vivre à la campagne, habiter ce territoire là, méprisé souvent, et pas seulement pour un certain confort - gain de place, coût de la vie - mais pour des raisons politiques et avec un soucis du collectif, du vivant.
ce soir nous avons assisté à la rencontre avec l’autrice Perrine Le Querrec dont j’avais déjà croisé le travail dans sa collaboration avec le photographe Mathieu Farcy et aussi par la voix de mon amie Romane qui avait lu des extraits de ses livres dans un atelier du master. son dernier livre s’appelle Mutines. trois voix de jeune fille enfermées au début du vingtième siècle dans ce que l’on appelait à l’époque en France les écoles de préservation mais qui n’étaient pas autre chose que des bagnes pour filles (entre 11 et 21 ans).
livre court, brutal, et la langue au rythme uppercut.
elle a dit vouloir rendre à ces jeunes filles leur humanité, les sauver de la « masse de l’oubli » — je n’avais jamais pensé à l’oubli comme une masse invisible, une déchetterie du souvenir, de la cohérence, de la priorité.
25 mai
j’écoute un texte écrit et lu par Gabriel Gauthier sur Radio Arson (merci Melchior pour le partage). j’entends sa voix, l’ordre de ses mots, ses phrases alors que je passe une deuxième couche de vernis sur mon bureau en bois. j’ai abimé la surface en y passant trop de temps — à écrire, travailler et boire du café. j’ai décidé de protéger la surface de travail. tout est méditatif - le voix de Gabriel, ce qu’il dit sur la façon dont les objets en cachent d’autres, sa difficulté à dire mais aussi à écrire (mal dire une seconde fois), le geste répétitif du pinceau, la lumière de la fenêtre qui se dépose sur la couche de vernis. une pellicule qui reflète et qui brille.
29 mai
pellicula en italien veut dire petite peau
j’ai envie de refaire des photos en noir et blanc