4 août
« les fêlures imperceptibles, même les plus belles, sont les plus désespérées » — p.9, Départs de feu, Olivier Cadiot
5 août
je suis chez Fred pour une dizaine de jours.
sa bibliothèque à deux rangées (l’une derrière l’autre) et j’aime bien ce jeu de cache-cache entre livres.
il me faudrait plusieurs années pour tout lire alors je pioche un peu au hasard et je lis une phrase par ci, une phrase par là.
j’ai commandé dans la petite librairie de La Souterraine, avant de partir à Paris, le livre Le Promontoire du Songe de Victor Hugo.
le texte débute par le souvenir de l’observation de la Lune au télescope de Victor Hugo avec Arago.
l’éclipse aura lieu le 12 août.
je n’ai pas fait exprès mais j’ai dû le faire exprès.
7 août
de quelle tradition vient l’épigraphe au début des livres si ce n’est qu’un livre ne s’écrit jamais seul ?
9 août
aller seule au cinéma est l’activité solitaire que je préfère
10 août
je lutte avec des douleurs dans la nuque et le haut du dos.
je ne sais pas rester longtemps assise.
j’ai lu que le problème de ce genre de douleur n’était pas forcément de « mal » se tenir mais de rester trop longtemps dans la même position.
12 août
« Les poètes ont crée une lune métaphorique et les savants une lune algébrique. La lune réelle est entre les deux »*
je voulais regarder l’éclipse seule.
j’avais envie de vivre ce moment comme un rituel, une méditation intérieure.
j’étais dans le Parc André Citroën, dans le 15eme arrondissement, entourée par une immense foule humaine - en communion - seule-entourée.
je garde cette lumière qui peu à peu devient bleutée, froide sur les peaux en même temps qu’un vent léger qui atténue la chaleur écrasante du jour.
tableau surréel que j’ai tenté d’enregistrer sur la pellicule de ma mémoire.
j’ai un amour pour la lune (toujours diane) qui ne passe pas.
« L’éclair fit une rencontre, quelque chose comme une cime peut-être, et s’y heurta, une sorte de serpent de feu se dessina dans cette noirceur, se roule en cercle et resta immobile ; c’est un cratère qui apparaissait. À quelque distance, un autre éclair, une autre couleuvre de lumière, un autre cercle ; deuxième cratère. Le premier est le volcan Messala, me dit Arago ; le deuxième est le Promontorium Somnii (…) là aussi la grande parole venait d’être dite : fiat lux. La lumière avait fait de toute cette ombre soudain vivante quelque chose comme un masque qui devient visage.»*
14 août
au téléphone mon père me raconte que la lune s’éloigne de la Terre de quelques mètres chaque année.
je ne sais pas si c’est vrai.
« Ce que les pédants nomment caprice, les imbéciles déraison, les ignorants hallucination, ce qui s’appelait jadis fureur sacrée, ce qui s’appelle aujourd’hui, selon que c’est l’un ou l’autre versant du rêve, mélancolie ou fantaisie (…) L’art respire volontiers l’air irrespirable. Supprimer cela, c’est fermer la communication avec l’infini. La pensée du poète doit être de plain-pied avec l’horizon extra-humain. »*
15 août
« Qu’on nous permette ce mot : chimérique. Il pourrait servir de nom commun à toutes les théogonies. Les diverses théogonies sont, sans exception, idolâtrie par un coin et philosophie de l’autre. Toute leur philosophie, qui contient leur vérité, peut se résumer par le mot Religion ; et toute leur idolâtrie, qui contient leur politique, peut se résumer par le mot Chimérisme. »*
« Nous vivons de questions faites au monde imaginaire »*
« Toutes ces vaines ombres humaines, eux, vous et moi, nous tous, tout cela chemine, chaque fantôme portant son ambition en équilibre sur son front »*
Gaëtan, polaroïd, 2019
19 août
avec Jacques on discute du romantisme et de la mélancolie - est ce que le romantisme est possible sans mélancolie ? — il pense que oui et moi j’ai du mal à entrevoir la possibilité.
je me demande si c’est grâce à la mélancolie qu’on garde à l’esprit et dans le cœur la préciosité des choses les plus simples, élémentaires
parce qu’on a quelque part cette peur de perdre, toujours présente
je ne sais pas dire si j’aime la mélancolie que je porte depuis toujours (c’est ce que je crois), mais au moins je ne la déteste pas — de toute façon, je ne sais comment me défaire (je ne le peux pas)
tout est moins tragique qu’à l’adolescence, pourtant tout a toujours un voile léger de tristesse qui entoure et diffuse, qui laisse à travers ses mailles, passer tous les éclats de joie et de vie.
j’ai la sensation que la mélancolie est exactement comme la rosée du matin : de fines gouttelettes d’eau qui apparaissent par condensation sur les surfaces à l’air libre
suis-je une surface à l’air libre ?
21 août
rêve horrible où j’apprends que l’une de mes amies s’est suicidée
23 août
le travail absorbe la plupart du temps dont je dispose les jours de semaine. je me concentre sur ce travail, le faire bien, être efficace, et oublier un peu le temps qui passe.
je sais, car je me connais, que j’aurais la sensation de me réveiller d’un long sommeil, une position ankylosante, quand le travail (alimentaire) sera terminé, en septembre.
26 août
hier, quelques ballons d’hélium très haut dans le ciel : où sont-ils maintenant ?
souvenir d’enfant d’un ballon tombé dans le jardin avec un petit mot dedans : à mon tour le renvoyer en espérant qu’un autre enfant puisse le recevoir.
j’imaginais forcément que le ballon allait tomber dans le jardin d’un autre enfant et pas ailleurs, pas chez un vieux monsieur, pas sur le toit d’un immeuble.
le mot écrit accroché au balon d’hélium, je ne sais plus — mais le ballon c’est déjà un mot en soi, un point rouge dans le ciel qui dit : je pense à toi
plus tard comprendre que le ballon pouvait aussi finir dans la nature, polluer un espace naturel, de l’eau… toujours les choses et les événements se déroulent avec leur double face.
ce soir là, on m’a dit que je devais faire attention à mon autorité naturelle. j’y repense autant comme une menace que comme un compliment.
autorité naturelle. je me demande si cette formulation n’est pas un oxymore. en tout cas, je ne sais pas si c’est ce que je renvoie parce qu’il existe un contraste fort entre la douceur dont je suis capable et ma colère, si j’ai tout bonnement un visage dit « expressif », ou simplement si on confond douceur et gentillesse avec manque de force, d’honnêteté ou de caractère.
dans le retour en train je termine le livre Mais que fais donc ce sang sur le pull de Jennifer de Lucie Rico. je l’ai acheté samedi. j’ai commencé la lecture dimanche soir. nous sommes mercredi. je ne le lâche plus. je pourrais le prêter ensuite à qui voudra. c’est mon petit ballon d’hélium.
30 août
les journées de la semaine se ressemblent. l’écran d’ordinateur, ou plutôt les écrans, où je vois défiler des photos de toute sorte selon les sujets des papiers à illustrer. François Hollande, les nouveaux collectionneurs de vin, la canicule, les chasseurs de pédocriminels, les profs et l’IA, Léa Drucker, la philosophie du poil, la cybersécurité, la dette d’Haïti, l’IA et les parents, la canicule,… tout ce mois d’août je travaille pour le service photo d’un magazine à Paris où je me rends la moitié de la semaine, l’autre moitié je peux travailler de chez moi à distance.
quand on me demande ce que je fais, je ne sais jamais quoi dire en premier : le travail d’iconographe qui est, pour moi, alimentaire ? ou la création ?
parfois tout se mélange.
parfois j’ai l’impression que je ne travaille que pour avoir l’espoir d’avoir ce temps fantasmé pour créer mais c’est si lent et si long.
peut-être que je ne vis que dans le fantasme de.
parfois, je n’ai pas le courage d’expliquer que je travaille d’abord pour avoir ensuite le temps - d’être là mais surtout de travailler ce que j’aime : écrire, raconter, créer des images, chercher une forme.
penser.
regarder le monde.
entrevoir ce qui est difficile à voir, ce qui se tient derrière le voile de la réalité, les possibilités
avoir du temps pour les gens que j’aime - car le travail nous vole avant tout ce temps-là.
31 août
je cherche des photos d’hommes politiques. dans leurs meetings, tous, invariablement, lèvent le poing. souvent, la foule aussi lève le poing.
ce geste, me met mal à l’aise.
je ne sais pas si c’est l’esprit vindicatif, la guerre, la victoire…
ou si je suis persuadée qu’iels n’y croient pas davantage en levant leur poing
là, tout de suite, je crois que je suis envahie par le sentiment du désespoir
un désespoir politique.
ce soir, je me coucherai dans le noir et les images du jour se tiendront droites dans la nuit. elles continueront d’habiter mon esprit, le moindre espace disponible.
je serai entourée d’hommes qui lèvent le poing.
je pense aux spectres gais, de Victor Hugo.
je ne suis pas faite pour la saturation.
parfois je me demande comment font les autres
je dois arracher à la nuit, l’ennui, du temps d’écriture sinon ça ne sert à rien.
*extraits du livre Le Promontoire du Songe, de Victor Hugo